Un tapis rouge sanglant pour la visite d’Erdogan en France

Emmanuel Macron va recevoir le 5 janvier le Président turc Recep Tayyip Erdogan à l’Élysée. Le président français va encore pouvoir ressortir son tapis rouge sanglant pour voir défiler celui qui dirige d’une main de fer la Turquie. Une véritable insulte à toutes les victimes du régime autoritaire du pays et ce, à quatre jours avant la commémoration de l’assassinat des militantes kurdes à Paris en 2013.

Le président français a décidé de s’entretenir et de déjeuner avec son homologue turc le vendredi 5 janvier. D’après l’Elysée, cet entretien sera l’occasion d’aborder notamment « la question des droits de l’Homme » et également « les questions liées aux relations bilatérales entre nos deux pays, ainsi que les questions régionales dont notamment un focus tout particulier sur le dossier syrien, sur lequel ils ont de multiples échanges, mais aussi palestinien ». Emmanuel Macron a également prévu d’aborder la situation des journalistes emprisonnés : « Je le ferai dans le respect mais avec le souci de défendre, en même temps si je puis dire, nos valeurs et nos intérêts »….Bon assez de jolis formules et de langue de bois…

Ce qu’il faut comprendre derrière « les intérêts » de la France, ce sont des pourparlers sur le BTP et l’armement et notamment l’achat par Ankara de missiles sol-air au consortium franco-italien Eurosam. Business is business, n’est-ce pas Mr Le Drian et Me Parly?

Quant aux questions régionales et au dossier syrien, on imagine que l’Élysée va redire sa confiance envers la Turquie dans la fameuse « lutte contre le terrorisme » alors que l’appareil d’État turc a favorisé le djihadisme en Syrie pendant des années et s’oppose toujours à l’intégration des Kurdes de Syrie dans les négociations de paix. Pire, son armée continue d’attaquer régulièrement des villages dans la commune du Rojava. Mais la France n’en dira mot car elle tient trop aux accords UE-Turquie signés en mars 2016  qui vise à limiter très fortement l’entrée de migrants en Europe. La prochaine loi sur l’immigration et l’asile portée par Emmanuel Macron ne fait guère de doutes sur les intentions de la France à fermer davantage ses frontières. Il ne faudrait pas trop fâcher Mr Erdogan qui pourrait menacer d’ « ouvrir les vannes ».

Sur la question palestinienne, on imagine aussi facilement la position du gouvernement français dans un ni-ni qu’il maîtrise à merveille. Ni d’accord avec Trump sur Jérusalem, ni d’accord avec Erdogan qui considère Israël comme un État d’occupation, un État terroriste. Ni-ni mais sans se mouiller trop, sans se fâcher avec quiconque…pour les intérêts de la France…

Et puis entre le dessert et le café, certainement que le président français évoquera la question inhérente à tous déjeuners avec le représentant d’un régime autoritaire, la fameuse question des « droits de l’homme »…Mais là aussi, attention, pas question de froisser ou de se positionner fermement, n’oublions pas les intérêts de la France.

Et pourtant, depuis le coup d’état raté du 15 juillet 2016, on assiste à une purge et une répression sans nom de la part d’Erdogan et ses sbires. Depuis, ce sont quelques 140 000 fonctionnaires qui ont été limogés et 44 000 jetés en prison. Des militaires, enseignants, universitaires, magistrats, juges… De juillet à décembre 2016, selon l’Association des journalistes de Turquie, ce seront aussi 170 organes de presse qui seront fermés, 105 journalistes emprisonnés. Ceux qui restent en liberté sont toute aussi exposés à l’arbitraire comme tous les opposants au régime d’Erdogan. Profitant de cette purge, Erdogan renforcera ses pouvoirs et accentuera la répression envers les Kurdes et le parti du HDP dont onze de ses députés sont arrêtés en novembre et soupçonnés de lien avec le PKK, considéré comme organisation terroriste.

Parmi toutes les personnes arrêtées et emprisonnés, il y a donc Selahattin Demirtas, coprésident du HDP et menacé de 142 ans de prison, mais aussi Zehra Dogan, kurde et féministe, cofondatrice de l’agence de presse Jinha en prison pour un dessin ou Asli Erdogan, romancière et journaliste turque, arrêtée et emprisonnée pendant 4 mois pour avoir soutenu la minorité kurde et toujours en liberté provisoire. Et n’oublions pas Ebru Firat, jeune femme franco-turque d’origine kurde partie combattre Daech et interpellée à Istanbul le 9 septembre 2016 et condamnée à 8 ans d’emprisonnement pour appartenance à une organisation terroriste.

Le tournant fasciste et autoritaire de l’État turc continue et Mr Macron a jugé nécessaire de recevoir son représentant. Et hasard du calendrier (ou pas…), la rencontre entre les deux chefs d’États se tient quatre jours avant la commémoration de l’assassinat des militantes kurdes Fidan Doğan, Sakine Cansiz et Leyla Söylemez à Paris le 9 janvier 2013. Alors que les familles des victimes froidement exécutées d’une balle dans la tête, dans les locaux du Centre d’Information du Kurdistan, n’ont jamais été reçu par un représentant officiel du gouvernement français, la France s’apprête à en accueillir l’un de ses responsables. En effet, il n’y a aucun doute que le MIT (services secrets turcs) est à l’origine des ces assassinats comme il n’y a aucun doute qu’il pratique des activités d’espionnage pour surveiller les opposants au régime d’Erdogan en Turquie mais aussi dans toute l’Europe.

Alors Mr Macron et Mr Erdogan, nous vous souhaitons un bon appétit mais sachez que vous êtes la honte du peuple français et du peuple turc pour une grande partie d’entre nous qui gardons les yeux ouverts. Vos petits jeux de stratèges, de VRP, de petits chefs ne seront jamais aussi forts que la solidarité entre les peuples, sachez-le.

Laisser un commentaire